CARGOS
     

CARGOS

Je n’oublierai jamais ces monuments d’acier que soutiennent droits sur l’eau, d’invisibles et variables équilibres.
C’est enfant que je les rencontre.
Je suis enivré alors du vertige de leurs volumes enchevêtrés de leurs hauteurs finissant en pavillons colorés et nerveux, des odeurs grasses, salées, de l’infinie criaillerie des machines invisibles où les oiseaux de mer jettent des hurlements.
Les cargos, grosses bêtes assoupies, sont tenues aux quais par des liens immenses.
Elles oscillent imperceptiblement sur des ressacs millimétrés, partiellement tâchés de fuels violacés.
Les hommes d’équipages, occupés et sérieux, appartiennent au monstre. Ils surgissent de coursives sombres, les terriers d’un labyrinthe. Absorbés de tâches obscures, leur langage étonnant psalmodie, à la fois silence et musique. Puis dans leur propre écho mystérieux, ils disparaissent d’un coup dans d’autres bouches abyssales.
Ce fut ma profession d’être l’un deux.
Pourtant, encombré de mon adolescence rêveuse, funambule sur la mer, la tête bringuebalée dans les plus creuses vagues, j’ai longtemps rêvé debout.
Mais il fallut bâtir les compétences nécessaires à la machine que maltraitaient les turbulences. S’adosser aux parois d’acier des navires, parcourues de tuyaux et de câbles. Il fallût pouvoir s’y coupler de jour, de nuit, de corps et d’esprit, devenir l’un des hommes machines, un homme navire, un marin.


Jean-Claude Feuillarade – Février 2020