CARGOS

Je n’oublierai jamais ces monuments d’acier que soutiennent droits sur l’eau, d’invisibles et variables équilibres.
C’est enfant que je les rencontre.
Je suis enivré alors du vertige de leurs volumes enchevêtrés de leurs hauteurs finissant en pavillons colorés et nerveux, des odeurs grasses, salées, de l’infinie criaillerie des machines invisibles où les oiseaux de mer jettent des hurlements.
Les cargos, grosses bêtes assoupies, sont tenues aux quais par des liens immenses.
Elles oscillent imperceptiblement sur des ressacs millimétrés, partiellement tâchés de fuels violacés.
Les hommes d’équipages, occupés et sérieux, appartiennent au monstre. Ils surgissent de coursives sombres, les terriers d’un labyrinthe. Absorbés de tâches obscures, leur langage étonnant psalmodie, à la fois silence et musique. Puis dans leur propre écho mystérieux, ils disparaissent d’un coup dans d’autres bouches abyssales.
Ce fut ma profession d’être l’un deux.
Pourtant, encombré de mon adolescence rêveuse, funambule sur la mer, la tête bringuebalée dans les plus creuses vagues, j’ai longtemps rêvé debout.
Mais il fallut bâtir les compétences nécessaires à la machine que maltraitaient les turbulences. S’adosser aux parois d’acier des navires, parcourues de tuyaux et de câbles. Il fallût pouvoir s’y coupler de jour, de nuit, de corps et d’esprit, devenir l’un des hommes machines, un homme navire, un marin.


Jean-Claude Feuillarade – Février 2020

     A l’arrivée à Fort-de-France, il lui est demandé d’attendre le pilote en haut de l’échelle dédiée, faite de cordes torsadées et de marches en bois brun, elle est tournée sur des taquets du pavois, suspendue contre la coque depuis le pont principal. 
La main sur un chandelier, il surveille sans voir. Depuis la baie vient un désordre de parfums et de couleurs dont il se laisse étourdir. Il s’abandonne à des rêves d’inconnu. Tout d’un coup le pilote est là, surgi de l’échelle, le regarde et attend, il a de grands yeux impatients.
      A LOURENCO MARQUES de splendides locomotives lâchent brutalement de longs jets de vapeurs contre les cargos amarrés.
De la ville où il est interdit d’aller, à la nuit résonnent quelques détonations. 
Ils font le plein de noix de cajou puis de la plage arrière au crépuscule, capturent à la ligne un petit requin dont le commandant fera la rencontre, se jetant sans regarder, très tôt au matin, dans la piscine.
 En baie d’AGADIR au mouillage, une semaine entière à attendre la place à quai. Des pêcheurs viennent à la coupée abaissée jusqu’à la flottaison, échanger leurs poissons contre quelque chose.
Il fait désespérément beau.
 Il se souvient d’une traversée de l’Adriatique vers TRIESTE, ville allongée et géométrique et pâle aussi, il se souvient du second capitaine, du commandant de l’ORQUE, leur nom, leur visage, le dédain qu’ils ont de lui.
Comment supporter les adultes sans devenir adulte pour autant. Quel combat ce fut.
     Au milieu d’une nuit à ADEN, à la porte pilote nous échangeons en secret, notre vin en cartons contre d’énormes poissons bariolés, tendus comme des arcs, aux grands yeux de clown, qu’apportent en silence les pêcheurs d’un chalutier soviétique, assoiffés, joyeux comme des pirates.
Le cuisinier fait une soupe brune et pimentée, en y plongeant une quantité invraisemblable de petits crabes du port, attrapés depuis la porte arrière, qui gigotent et bruissent en bavant.
     Son père lui raconte qu’ayant rempli sa cabine de sacs de café qui embaumaient, il y dormait mal mais avait pu s’acheter en une seule fois, une Traction 6 cylindres, si noire et si chromée qu’elle venait dans tous ses rêves.
 Au milieu de la Méditerranée, entre Marseille et Alger, le navire est stoppé pour perdre une journée. La météo permet de se jeter à l’eau depuis les pavois, depuis l’étrave et de nager en pleine mer, autour de la coque qui dérive.
Il est plein d’inquiétudes des profondeurs sous lui où la lumière se perd par rayons tendus dans l’eau tiède, mais il nage tout autant que les autres.
     Au départ de Marseille pour l’Afrique du Sud, dans le port silencieux, les ordres grésillent depuis les plages de manœuvre. Leurs échos se propagent sur les quais déserts, contre la façade dorée des hangars où le soleil s’appuie. Ils reviennent ensuite déformés vers la timonerie où leurs propagations aigres s’enfuient alors sous la perfection colorée du ciel.
La lumière de cette fin d’après-midi d’automne à ce moment-là d’appareillage, le bouleverse à cause de ce baiser d’amour qu’il
Lui est désormais impossible de donner.
 L’hiver de BREMERHAVEN a gelé les amarres dans leur parc. L’eau des bassins accumule les reflets incertains de la ville matinale, qui s’assombrissent sous la poupe évasée quand, ayant lancé leurs mandeurs, les matelots filent les gardes empesées de givre.
 Il s’est acheté un singe cynocéphale, une sorte de lutin ingérable qui dévaste livres et cahiers, aussi la dotation de papier toilette rangée au-dessus de l’armoire. La ventilation en jette la multitude déchiquetée en tourbillons quand il revient de son quart à la machine.
L’animal ne s’interrompt pas.
 La timonerie se remplit soudain de l’exubérance de l’équipage qui se bouscule vers l’aileron bâbord. Le sistership nous croise au large de la Côte d’Ivoire. Immédiatement barre à gauche, nous venons au plus près de l’autre, bord contre bord. Les coques défilent à se toucher dans un tumulte de marins qui se reconnaissent, s’agitent, se désignent. Les cornes de brume se trompettent puis, à l’instant même, les camarades sont emportés, l’autre navire disparaît, agrégé d’un coup par l’immensité du silence et de la mer.
La passerelle s’est vidée, le lieutenant retourné à la   carte, le matelot à sa veille. Nous naviguons.
     C’est le rite de fin d’escale, la lecture des tirants d’eau. Courte promenade du second capitaine sur le quai apaisé enfin depuis la désertion des dockers et l’immobilité des grues. 
Le départ qui va suivre, ressemble à un deuil. Il fait fuir ceux de terre. Il impose aux ouvrages portuaires un silence où les nouveaux bruits naissants et distincts, n’appartiennent qu’au navire, et qu’il emportera.
Seul le pilote, sorte de prêtre orange ou jaune, nous accompagnera brièvement, sans se contaminer lui-même de l’évanouissement certain du navire vers le large.
 Sur le moteur encore brûlant, ils déposent une culasse, le puit variable du cylindre y est découvert, où le piston, viré sous les criailleries du petit moteur électrique, monte ou disparaît. La chair interne du moteur impose d’être graissée continûment. Par reflexe, de nos chiffons comme des pansements, nous caressons de gras les surfaces exposées. La plaie est refermée à la repose de la culasse, de ses goujons resserrés au couple dans un tintement d’orchestre. 
Le moteur revit au redémarrage et nous soulage.
 Escale de navire roulier, la porte arrière démesurée est amenée sur le quai en plan incliné. A l’abouchement des sifflets d’acier contre la pierre, se déclenche un déferlement irrépressible de Mafi, de remorques brinqueballées, trébuchantes. La porte est noyée des fumées grasses et persévérantes des tracteurs énervés. 
Nous avons perdu la nostalgie des crissements du palan vertical, où chaque palanquée, unique et patiente, se hissait avec lenteur, depuis l’ombre des cales verticales vers un ciel disparu.
 A la timonerie, le soleil et l’horizon pénètrent dans une confusion de réverbérations. L’espace complexe du port, où se distingue la géométrie précise des ouvrages, trahit l’imposante masse du navire par les infinies prudences de ses progressions vers les bassins.
La gravité de la manœuvre révèle l’inattendue préciosité du navire. Il s’approche alors du quai avec la grâce d’un oiseau.
 Nos navires en partance sont des guitares désemparées de leurs propres cordes. Ils composent au large des résonances avec quelques ténèbres que le crucifié a oubliées à de contagieuses dérives.
 Au quai saturé des géométries
Succèdera les liquides miroirs
Des océans qu’hypnotisent le ciel
Où glissent en silences
Nos âmes apeurées
 Dans l’illusoire vertu
Des chaînes et des ancres
Sur des fonds accueillants
S’assoupissent bientôt
Les navires allongés
 Résiste encore
Grand navire d’acier
A l’insidieuse contamination
Des massives transparences
Qu’il faut si longuement
Traverser sans se dissoudre
 Le voilà le cordon ombilical
Pont levis de notre forteresse
Où transitent les silhouettes
Que les navires cornaqués
Réclament
 Le métal administré
Des œuvres mortes
Donne au navire
Assommé des cargaisons
L’allure d’un bestiau
 Le navire que tu nommes
« Petit territoire
Sans voisin »
Que l’abîme
Dans ta bouche
Au téléphone
Devient alors dangereux
 Moby Dick ne souffle plus
Sous la grue linéaire
Qui l’enfonce en cale
Dans son bureau
Achab le capitaine
Que débordent les paperasses
S’ennuie
 Voilà les bruyants godets d’acier
Au-dessus de nos vracs granuleux
Où, à la pleine lumière
Nos cales éventrées
En proies lascives
Se laissent dévorer
 Les tuyaux de l’avitaillement
Dégueulent au soleil
Des rôts odorants
Où quelques traces
Bavent au gas-oil
Les violacés arc-en-ciel
 Ton regard incertain
Falsificateur de rêves
Trouve dans les lignes
Qui chalutent le ciel
Le décor nécessaire
Aux vaines mélancolies
 C’est en mugissements continus depuis le tréfonds du navire que l’arrière du navire, au-dessus des hélices, vibre, entraîne en résonnances les batayoles. La machine infiniment répétitive a ses exigences et ses déperditions nerveuses. 
Mécaniques au cœur de nos dévotions. Leurs mouvements ronds, protégés dans le gras tumulte des carters, engendrent pour finir, cette miction d’air et d’eau salée, frémissante en surface, où mon temps passe à en contempler l’épuisement.
Ensuite regagner la cabine et ses sommeils.
 A chaque halte sur le pont, sortant de la machine les outils à la main, ils respirent l’air en bourrasques, puis la vue, l’affrontement des plans du ciel, de la mer, la tôle du cadrage, l’imperfection des nuages et l’aveuglement des réverbérations. Tout cela en désordre, chapardé.
Alors ils se recentrent sur l’intervention technique, la familiarité retrouvée avec les boulons et les câbles aux couleurs vives. Ils cassent les copeaux séchés des peintures. Ce maquillage que dévastent le soleil et les embruns, s’éparpille.
 L’acier du navire d’avec la mer, vaste digestion retardée par nos peintures, les graisses abondantes et le soin apporté à nos cuivres.
 Le paysage n’est pas innocent, il répète sans cesse le vertige de nos dilutions dans des effets différents chaque seconde, et dans la permanence démesurée des nuits et des jours.
Rester conscient sans trop de désordres dans ces abondances, s’appelle naviguer.
 Voilà les effets du temps qui a passé tandis que nous dormions, accoudés au pavois à contempler les vagues. Ce sont les conséquences des musiques d’océans, glissant sur les œuvres vives visqueuses de sels et d’arsenic. Des poissons près de la surface y viennent parfois offrir leur ombreuse silhouette avant de s’engloutir sous notre dérisoire masse. 
Nous rêvons peut-être trop ou bien notre inaction n’est-elle que la caresse nécessaire au spectacle.
 Le bétail coloré qu’enivre l’odeur de la paille, est plongé dans l’effroi des déplacements. Cherche-t-il dans les bruyantes cales, un retour vers son étable ?
 Dans la contagieuse simplification des masses, le métal vertical est rendu roi des matières. La lumière qui s’y déverse, mélancolise ses ombres droites mais regrette la forêt compliquée.
 Biseautés en diamant de béton, les tétrapodes qu’épousent les vagues, dispersent en brutales giclées d’embruns et grondements lugubres, le souffle répété des mers indifférentes.
 Que croyons-nous tenir à renfort d’équations, dans les aciers formés que nous jetons dans les incommensurables tempêtes ? 
Il n’est rien de plus délicat que le regard d’enfant du capitaine dont la puissance s’effondre dans la tempête.
 Après son chargement, il n’est pas de petite victoire que celle de conserver son navire droit, appuyé sur les masses infidèles de ses ballasts.
 Déplacer du plus profond de la terre tant de minerais, de flammes et de gaz, les élaborer sans cesse à devenir de solides formes qui nous servent. Monter vers le ciel, transpercer et l’océan et l’espace et dans l’épuisement final, retrouver dans ces fureurs et à grand peine, le si minuscule écho d’un soupir d’amour pour s’étourdir de l’éphémère murmure.
 Familiers des oiseaux et du vertige, depuis les ciels monochromes, les grutiers modulent de courtes verticales noires comme des crayons.
 Les quais où les navires abandonnent leurs fardeaux, délaissent en poulpes pétrifiés et hideux, leurs outils rompus à la besogne.
     Sorti des cartes et du livre des feux, le phare perd totalement son anonymat dès la nuit quand il jette ses éclats que tentent d’étouffer les ténèbres. Au travers de verres complexes aux faces abruptes ou bombées, cette courte citadelle de lumières, joueuse d’obscurités et de couleurs, immobilise d’anonymes veilleurs dans leur silencieuse et grave timonerie.