CARGOS

Je n’oublierai jamais ces monuments d’acier que soutiennent droits sur les eaux grasses et odorantes des bassins, d'invisibles et variables équilibres.
C’est enfant que je les rencontre. Ils m’enivrent alors du vertige de leurs volumes enchevêtrés finissant en pavillons colorés et nerveux où les dilue un ciel indifférent.
Les cargos, grosses bêtes assoupies dans un vacarme d’oiseaux de mer, sont tenues aux quais par des liens démesurés. Ils oscillent imperceptiblement sur des ressacs millimétrés tâchés de fuels violacés.
A l’intérieur les hommes d’équipage occupés et sérieux appartiennent au monstre. Ils surgissent de coursives sombres, terriers d’un labyrinthe, absorbés de tâches obscures. Leur langage étonnant psalmodie à la fois silence et musique, puis dans leur propre écho mystérieux disparaissent dans d’autres abysses.
Ce fut ma profession d’être l’un deux.
Pourtant, encombré d’une infructueuse adolescence, funambule sur la mer, la tête bringuebalée dans les plus creuses vagues, j’ai longtemps rêvé debout. Mais il fallut bâtir les compétences nécessaires à la machine que maltraitaient les turbulences, les vents et les marées. Adosser aux parois d’acier des navires parcourues de tuyaux et de câbles, une machine mentale qui lui ressemblât.
Il fallût pouvoir s’y coupler de jour, de nuit, de corps et d’esprit, devenir l’un des hommes machine, un homme- navire, un marin en quelque sorte.
Jean-Claude Feuillarade – Février 2022
 La timonerie se remplit soudain de l’exubérance de l’équipage qui se bouscule vers l’aileron bâbord. Un sistership de la compagnie nous croise au large de la Côte d’Ivoire. Immédiatement barre à gauche, nous venons au plus près de l’autre, bord contre bord. Les coques défilent à se toucher dans un tumulte de marins qui se reconnaissent, s’agitent, se désignent. Les cornes de brume se trompettent puis, à l’instant même du vacarme les camarades sont emportés, l’autre navire disparaît, agrégé d’un coup par l’immensité du silence et de la mer.
La passerelle s’est vidée, le lieutenant retourné à la   carte, le matelot à sa veille. Le navire à sa route.
 Dans l’illusoire vertu
Des chaînes et des ancres
Sur des fonds accueillants,
S’immobilise bientôt
Le navire
Simple éclat du soleil
 A l’arrivée à Fort-de-France, il lui est demandé d’attendre le pilote en haut de l’échelle faite de cordes torsadées et des marches de bois brun. Elle est tournée sur des taquets du pavois, suspendue contre la coque depuis le pont principal. Le portillon d’acier est ouvert, verrouillé.
La main sur un chandelier, il surveille sans voir. Depuis la baie vient un désordre de parfums et de couleurs dont il se laisse étourdir. Il s’abandonne à des rêves d’inconnu. Tout d’un coup le pilote est là surgi de l’échelle, le regarde et attend, il a de grands yeux impatients.
 A la timonerie le soleil et l’horizon pénètrent dans une confusion de réverbérations. L’espace complexe du port géométrisé de ses ouvrages, trahit l’imposante masse du navire par les infinies prudences de sa progression.
La gravité de la manœuvre révèle l’inattendue préciosité du cargo qui, avec la fragile grâce d’un échassier, accoste.
 Au départ de Marseille pour l’Afrique du Sud dans le port silencieux, les ordres de l’appareillage grésillent depuis les hauts parleurs usés des plages de manœuvre. Leur écho se propagent sur les quais déserts, contre la façade dorée des hangars où le soleil s’appuie. Il semble disparaître mais revient vers la timonerie où ses aigres dissonances exacerbent la perfection du ciel. 
La lumière de ce moment de départ en cette fin d’après-midi d’automne le bouleverse à cause de ce baiser d’amour qu’il est désormais impossible de donner à nouveau.
 L’hiver de Bremerhaven a gelé les amarres dans leur parc. L’eau des bassins accumule les reflets incertains de la ville matinale, ils s’assombrissent sous la poupe évasée. Ayant lancé leurs mangeurs, les matelots filent aux lamaneurs des gardes empesés de givre.
 Résiste encore
Grand navire d’acier
A l’insidieuse contamination
Des transparences
Qu’il faudra si longuement traverser
Sans accepter de se dissoudre
 Le voilà donc le cordon ombilical
Le pont levis de la forteresse
Où transitent les silhouettes
Que les navires cornaqués
Réclament
 Escale de navire roulier, la porte arrière démesurée est amenée sur le quai en plan incliné. A l’abouchement des sifflets d’acier contre la pierre se déclenche un déferlement irrépressible de Mafi, de remorques brinqueballées, trébuchantes. L’ouverture de la porte se sature des fumées grasses et persévérantes des tracteurs énervés. 
Nous avons égaré la nostalgie des crissements du palan vertical où chaque palanquée unique et patiente, se hissait avec lenteur depuis la cale enténébrée vers un ciel éclatant.
 Une église éphémère s’est formée
Du trait parfait des ombres
Et notre appareillage ne résonne plus
Que d’absences et de promesses
 Que croyons-nous tenir à renfort d’équations dans les aciers formés que nous jetons dans les tempêtes ? 
Rien n’est rien plus délicat et pur que le regard d’enfant du capitaine dont la puissance s’effondre dans le fracas des houles.
 Les quais que les navires abandonnent avec leurs fardeaux s’effondrent d’ennui avec leurs outils rompus par la besogne.
 Du moteur encore brûlant ils déposent une culasse, le puit variable du cylindre est découvert où le piston viré sous les criailleries du petit moteur électrique monte ou descend dans l’ombre. La chair interne du moteur impose d’être graissée continûment aussi, de nos chiffons, par habitude nous caressons de gras les chairs internes de l’acier. La plaie est vite refermée à la repose de la culasse, de ses goujons resserrés au couple. Le moteur revit au redémarrage et nous soulage.
 Arrivent les bruyants godets d’acier
Au-dessus de nos vracs granuleux,
A la pleine lumière
Les cales éventrées
Lascivement
S’y laissent dévorer.
 Moby Dick ne souffle plus
Sous la grue linéaire
Qui l’enfonce en cale.
Dans son bureau
Achab le capitaine
Que dépriment les paperasses,
S’emmerde.
 Ton regard incertain
Falsificateur de rêves,
Trouve dans les lignes
Qui chalutent le ciel
Un décor
Aux vaines mélancolies
 Dans la contagieuse simplification des masses le métal vertical des hangars est rendu roi des matières. La lumière qui s’y déverse, mélancolise les ombres droites mais regrette la forêt compliquée.
 Biseautés en diamant les tétrapodes qu’épousent ou brutalisent les vagues, dispersent en giclées d’embruns et grondements lugubres le souffle répété des mers inlassables.
 Le bétail coloré qu’enivre l’odeur de la paille, plongé dans l’effroi des déplacements dans la bruyante cale, désespère du retour vers l’étable.
 Il a acheté un singe cynocéphale, lutin ingérable qui dévaste livres et cahiers aussi la dotation de papier toilette rangée au-dessus de l’armoire. La ventilation en a déjà jeté une multitude déchiquetée en tourbillons quand il revient de son quart à la machine.
L’animal ne s’interrompt pas.
 Au milieu de la nuit à Aden à la portière pilote nous échangeons en secret notre vin de cambuse contre de grands poissons bariolés, tendus comme des arcs, aux grands yeux de clown. Ils sont apportés dans une petite barque de bois et à l’aviron, clandestinement par l’équipage assoiffé d’un chalutier soviétique, ivres et joyeux comme des pirates. Le cuisinier offre une soupe brune et pimentée où il plonge une quantité de petits crabes du port attrapés depuis la porte arrière. Ils gigotent encore et bruissent en bavant.
 Son père raconte avoir rempli sa cabine de sacs de café de contrebande. Grisé de leurs senteurs, il y dort mal mais s’achète en une seule fois une Traction 6 cylindres noire et chromée comme une divinité païenne.
 Port de Lourenço Marques, un mois de juillet.
Encerclées de tas de charbons dispersés sur les quais, de massives locomotives en ébène crachent par à-coups de longs jets coniques d’une vapeur énervée et blême.
De jour ils font le plein de noix de cajou, ce sont des boites métalliques plates et jaunes, le couvercle est rond, à l’intérieur luisants et salés les fruits font une multitude dorée.
Au crépuscule ils capturent à la ligne un petit requin bleuté dont le commandant fera la rencontre, ayant plongé sans précaution dans la petite piscine du navire où ils l’avaient relâché. 
Depuis la ville où il est interdit d’aller à la nuit, résonnent les détonations d’armes d’une révolution.
 Il se souvient d’une traversée de l’Adriatique vers Trieste, ville allongée et géométrique et pâle aussi sous le soleil. Il se souvient du second capitaine, du commandant de l’ORQUE, leur nom, leur visage, le dédain qu’ils ont de lui.
Comment supporter les adultes sans devenir adulte pour autant. Quel combat ce fut.
 Le temps a passé tandis que nous nous corrodions, accoudés au pavois à contempler les vagues. Les océans ont tant glissé sur les œuvres vives visqueuses de sels et d’arsenic. Des poissons, près de la surface venaient offrir une ombreuse silhouette avant de s’engloutir sous notre masse dérisoire. 
Abandonnés au paysage, les équipages visitaient le domaine d’un Dieu.
 La Méditerranée entre Marseille et Alger. 
Le navire a été stoppé pour perdre une journée d’avance. La météo permet de se jeter à l’eau depuis les pavois, depuis l’étrave et de nager en pleine mer autour de la coque qui dérive. Il est plein d’inquiétudes de la profondeur sous lui où la lumière en se perdant par rayons sonde la menace mais il y nage tout autant que les autres.
 Dégueulent au soleil
Des rôts odorants
Où quelques traces
Bavent de gas-oil
Les violacés arc-en-ciel
 Familiers des oiseaux éblouissants et du vertige, depuis le ciel monochrome bleu les grutiers modulent la pantomime des conteneurs par de fines lignes verticales noires gavées de graisses.
 Tristes terrils sur les quais que désertent jusqu’aux stridences des oiseaux gris et blanc.
 Après son chargement, il n’est pas de petite victoire que celle de conserver son navire stable et droit, appuyé sur les masses obscures et fidèles de ses ballasts.
 Au quai saturé des géométries
Succède le liquide miroir
Des océans qu’hypnotise le ciel
Et où glissent en silence
Nos âmes apeurées
 C’est le rite de fin d’escale, la lecture des tirants d’eau. Courte promenade du second capitaine sur le quai apaisé depuis la désertion des dockers et l’immobilité des grues. 
Le départ va suivre qui ressemble à un deuil. Il a fait fuir ceux de terre et imposé aux ouvrages portuaires un silence où les nouveaux bruits naissants et distincts n’appartiennent qu’au navire et qu’il emportera. Seul le pilote, prêtre païen à chasuble jaune, accompagnera brièvement sans se contaminer l’évanouissement certain du navire à l’horizon.
 Fausse tranquillité des navires à quai qu’insidieusement oppresse l’inéluctabilité du large.
 Le métal administré
Des œuvres mortes
Donne au navire
Assommé des cargaisons,
L’allure d’un bestiau
 Le navire, guitare désemparée de ses propres cordes, compose au large avec quelques ténèbres de contagieuses dérives.
 Sorti des cartes et du livre des feux le phare perd son anonymat dès la nuit venue. Il jette ses éclats que tentent d’étouffer les ténèbres. Au travers de verres compliqués, la courte citadelle immobilise les veilleurs dans leur grave et silencieuse timonerie.
 L’acier du navire avec la mer raconte l’histoire d’une vaste et inéluctable digestion que retardent nos peintures, les graisses abondantes et le soin apporté à nos cuivres.
 Les mécaniciens extirpés de la machine s’étourdissent sur le pont d’un air en bourrasques puis de la vue qu’ils dévorent, l’affrontement des plans vertigineux du ciel, de la mer et les délicieuses imperfections des nuages. 
Tout cela en désordre, chapardé avant qu’ils ne retournent se réfugier sous les pâleurs chiches et apaisantes de l'éclairage des ateliers.
 L’hélice répétitive, maniaque, inlassable, fabrique dans les eaux impassibles des turbulences torturées dont l’effondrement frémissant rejeté vers l’horizon, s’appelle un sillage.
 Le paysage n’est pas innocent, il répète sans cesse le vertige de nos dilutions dans la permanence des nuits et des jours.
Rester conscient sans trop de désordres dans ces abondances s’appelle naviguer.
 En baie d’Agadir au mouillage, une semaine entière à attendre la place à quai. Des pêcheurs viennent à la coupée abaissée jusqu’à la flottaison, échanger leurs poissons contre quelque chose.
Il fait désespérément beau.